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Antonia Soulez
Wittgenstein face au platonisme de la signification: le tournant anthropologique vers une philosophie de la praxis
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Философский журнал

2019. Т. 12.  4. С. 5–14

УДК 164.02

The Philosophy Journal

2019, Vol. 12, No. 4, pp. 514

DOI 10.21146/2072-0726-2019-12-4-5-14

ФИЛОСОФИЯ И НАУЧНОЕ ПОЗНАНИЕ

Antonia Soulez

WITTGENSTEIN FACE AU PLATONISME DE LA SIGNIFICATION:
LE TOURNANT ANTHROPOLOGIQUE VERS UNE PHILOSOPHIE
DE LA PRAXIS
*

Antonia Soulez  professor Emerita of philosophy of language, and music. University of Paris 8-St De­nis. 2 rue de la Liberté, Saint-Denis, 93526, France; Collège International de philosophie. 1 rue Descartes, Paris, 75005, France; e-mail: antonia.soulez2@gmail.com

This paper is intended to elicit Wittgenstein’s position regarding platonism reformulated into 1  the analytical investigation of the conditions for a meaningful language, and 2  the deepening of a problem generated by the illusory conception that it is possible to cap­ture the ultimate atomic elements of the meaning of a linguistic complex. That’s the way one can indeed understand that Wittgenstein has presented a critique of the tradition of ontology. The fact that he endorsed a “quasi-realism” approach to “objects” (Br. McGuin­ness) contrasts with the future Vienna Circle at a time the latter was still under the spell of the Tractatus Logico-philosophicus, close to a Russellian kind of logical atomism. It is not surprising that later on, Wittgenstein’s own “platonism” in its Fregean version be­came a target in the anthropological framework of a broader self-criticism for the belief in referential entities, or “objectual fetichism” (in A. Gargani’s terms). This anthropologi­cal turn nonetheless did not conquer the harder epistemological public of readers looking for logical truth. Yet, it presents some interesting features articulated to a “philosophy of praxis” that make “forms of life” the core of a possible critical grammar adjusted to a po­litical engagement. Such an articulation that has been so much put into question among a number of theoreticians of social theory in Frankfurt and even later in France (e.g. Alain Badiou’s critique of Wittgenstein), seems to be on the contrary the opening of a new and fruitful way to consider contradictions between Frankfurt and Vienna in con­nection with social praxis.

Keywords: language, ontology, platonism, analytical tradition, meaning, model, real, appli­cation, approximative geometry, praxis

For citation: Soulez, A. “Wittgenstein face au platonisme de la signification: le tournant anthropologique vers une philosophie de la praxis”, Filosofskii zhurnal / Philosophy Jour­nal, 2019, Vol. 12, No. 4, pp. 5–14.

Il ma plu d’avoir à l’occasion de cette invitation à parler, de retracer à grands traits mon parcours philosophique jusqu'à Wittgenstein inclus, et après. Je le fais ici dautant plus volontiers que je me sens en amitié dans ces lieux. Platon a été


* The article is an elaborated version of the lecture given by Dr. Prof. A. Soulez at the Institute of Philosophy on 25th of October, 2018 on the invitation of philosophical anthropology depart­ment; written specially for “The Philosophy Journal”.

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mon point de départ, mon entrée dans les questions de signification. On sen étonnera car Platon na pas de mot, ni le grec, pour dire «langage» au sens où nous l’entendons depuis la philosophie du langage qui a pris naissance fin du 19e siècle, quand est apparue la logique mathématique avec, dans la foulée des années 1930 qui ont suivi, les différents systèmes formels nés de la tentative de résoudre les problèmes des fondements des mathématiques. De même la critique du langage était impensable au 5e siècle avant Jésus-Christ.

Le thème du «langage» est apparu avec la crise des «fondements» fin 19e siècle et avec lui l’intérêt systématique pour la bonne forme des énoncés du point de vue de leur cohérence formelle et de leur consistance de sens. Cela ne veut pas dire que le langage n’existait pas chez les Grecs. Cela veut simplement dire qu’il n’était pas thématisé comme tel par eux. Puis le «langage» s’est éman­cipé pour acquérir le statut d’une entité centrale dans la philosophie après Kant qui n’avait pas su considérer les jugements dans leur articulation linguistique et tenait les théories physiques pour un système de lois indépendamment de leur formulation en énoncés combinant des concepts dans des raisonnements. Dans son Epistémologie et langages, Gilles Granger a mis le doigt sur cette insuffi­sance kantienne qui consistait à parler de physique sans s’intéresser au langage des théories physiques. Le Manifeste du Cercle de Vienne1 laisse en 1929 appa­raître le besoin tout contraire de prendre les théories comme des corpus d’énon­cés, en vertu d’un regard nouveau porté sur elles. Il dénonce l’impasse faite par les philosophes de la tradition sur le langage des théories dont résulterait selon ses auteurs l’idéalisme des philosophes depuis l’antiquité.

«Logos» en grec signifie bien sûr langage aussi, mais comme s’il s’agissait d’une approche de l’expression pas forcément logique ni scientifique, en tous cas distincte du «mythos» ou «récit». Par exemple, la fondation des cités a suggéré des «mythes» là où l’examen rationnel était hors de portée. Socrate invoque le «mythe d’Er» pour rendre compte de la destinée après la mort, parmi des ques­tions difficiles à «expliquer». Le «mythe» de la caverne en est un autre. En re­vanche, là où logos n’est pas forcément nommé, il peut être question de langage au sens moderne, en particulier quand Platon fait chercher par Socrate des élé­ments d’analyse de phrases pour éclairer la signification et la vérité dans le dis­cours. C’est le cas du discours de l’Etranger dans le passage sur les «genres» du Sophiste ou de certains passages du Théétête. On peut considérer que ces pas­sages développent une sorte de «sémantique» avant la lettre dont la syntaxe n’est pas tout à fait séparée. C’est à dire que le sens et l’ordre des éléments nominaux ou verbaux qui le portent sont des points qui sont traités inséparablement. Le point nodal est l’expression d’entrelacs la symplokè, qui tisse le sens avec des noms reliés à l’aide d’ un verbe rhèma. L’image est celle du tressage. Elle se per­pétuera. De même, le souci de ramener un complexe de sens à ses éléments se dessine sous la forme d’une sorte d’atomisme linguistique avant la lettre. Ainsi, le «grammairien» – car le dialecticien est parfois qualifié de «grammairien» par Platon – s’intéresse aux formes de relation entre éléments du langage et en même temps au sens qu’elles rendent possibles et acceptables selon des règles de com­binaison que l’ontologie multiple des Idées autorise. Parallèlement à ces formes de combinaisons, le dialecticien s’interroge donc sur les différentes façons qu’ont les Idées de s’entrelacer en exemplifiant des inter-relations au niveau non maté­riel de la pensée, inter-relations qui conditionnent celles du discours humain dans


1 Carnap, R., Hahn, H., Neurath, O., Schlick, M. Manifeste du Cercle de Vienne et autres écrits. Paris, 1985.

Antonia Soulez. Wittgenstein face au platonisme de la signification…

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la langue naturelle qui est ici le grec ancien. Aristote reprendra cette démarche catégorielle après Platon dans son oeuvre sur les Catégories d’une façon qui fera fortune à travers les travaux du philologue allemand Fr. Trendelenburg et plus près de nous, du linguiste Emile Benveniste. Le «grammatical» apparaît avec les règles pour un système de combinaisons possibles et impossibles2 entre éléments d’un tout qui s’avère en réalité être plus qu’une somme de parties (Théétète).

Des questions fondamentales émergent alors qui ont hanté les logiciens jus­quà aujourdhui, notamment dit Russell: «la signification des phrases fausses», la fonction sémantique du verbe, larticulation de la signification dune phrase, le rôle de la négation, les catégories du discours et de la pensée, leur interdépen­dance ou non. Ces questions se sont posées aux analystes du discours, aux lin­guistes, aux philologues et grammairiens modernes, aux logiciens enfin. Elles conduisent aussi à comparer les grammaires entre différentes langues naturelles, car toutes les grammaires ne donnent pas au verbe ni au prédicat verbal limpor­tance que nous leur reconnaissons depuis les Grecs. Le pragmatiste américain Ch. S. Peirce lui-même a compris que lanalyse des phrases selon les termes et la copule qui les relie est viciée par le préjugé occidental de luniversalité de la syntaxe des langues indo-européennes.

En effet, comme un «barbare» était un non Grec pour un Grec, il ne faisait pas de doute que pour un Grec, ne pas parler grec était d’une certaine façon être privé de cette rationalité propre à la langue grecque qui faisait d’elle un para­digme d’articulation universellement valable du point de vue de la «Raison», c’est à dire du «Logos» tel qu’ils l’entendaient en référence à leur culture qu’ils estimaient exemplaires. Nous voici retournés au «Logos» qui maintenant signifie «Raison», raison rationnelle partagée par des locuteurs qui raisonnent et peuvent même calculer la vérité (Hobbes, Leibniz). Mais la rationalité peut trouver dif­férentes expressions dans plusieurs langues dont les schèmes conceptuels sont différents et propres à chacune. Wittgenstein le pensait sans doute.

Une fois conjurée par le philosophe autrichien la Platosbetrachtungsweise ou «méthode de considération platonicienne», il est entendu que c’est «nous» qui don­nons aux mots leurs sens comme il est dit au début dCahier Bleu3. «Nous» sommes les nomothètes ordinaires du langage, l’usage est la vie de la proposition, alors que les algorithmes formels, cultivés pour eux-mêmes, mécanisent le symbo­lisme en aliénant la pensée. Le combat de Wittgenstein contre les logiciens forma­listes jusqu’à la question des fondements des mathématiques et l’obsession de la contradiction des fondements jalonnent une démarche en faveur d’une «mathéma­tique de la rue» à l’appel de laquelle le mathématicien anglais Alan Turing ne sera pas insensible. Cette vue fondée sur des échanges à Cambridge entre Turing et Wittgenstein autour de 1939 et même avant, est développée par la philosophe amé­ricaine Juliet Floyd4 (université de Boston). Ils donnent à comprendre ce que Witt­genstein entendait par l’anthropologisation des mathématiques. C’est une thèse dif­ficile qui divise les mathématiciens car il est problématique aux yeux de la plupart, de renoncer à poser comme «existants» les objets mathématiques («platonisme») tandis que leur activité de mathématiciens ne serait ramenée qu’à des «formes de


2 Gardies, J.-L. Esquisse d’une grammaire pure. Paris, 1975.

3 Wittgenstein, L. Preliminary Studies for‘The Philosophical Investigations’ generally known as The Blue and Brown Book. Oxford, 1975, p. 4.

4 Floyd, J. “Lebensformen, Living Logic”, Language and Form(s) of life, and Logic: Investiga­tions after Wittgenstein. Berlin, 2018, pp. 59‒92.

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vie», notion centrale de la philosophie seconde de Wittgenstein. En quoi une prag­matique libérée de toute ontologie intéresse-t-elle les mathématiques?

Wittgenstein contre la tradition analytique

A partir de ces différents problèmes rencontrés sur le chemin de la pensée lo­gique, Wittgenstein est passé de l’analytique contre le platonisme de Platon, à la critique de l’analytique en tant qu’elle est elle-même exposée à des difficul­tés internes. Partant d’un démontage des illusions analytiques contre les «objets» du Tractatus traités comme des essence supérieures, l’on passe à un retournement pratique aboutissant à l’application des concepts, en sens inverse du geste verti­cal de la projection logique (Abbildung). On arrive ainsi à une «philosophie de la praxis»5 pour une définition de la pensée comme «opération avec des signes» (Cahier Bleu)6. Philosopher n’est plus plier le réel au modèle mais plier le modèle au réel comme le fait l’ingénieur7.

Je me penche aujourd’hui sur ce retournement si crucial qui nous oblige à ré­évaluer la conception que l’on a de la philosophie et nous conduit à projeter à partir de Wittgenstein une dimension anthropologique de l’activité d’écrire avec des signes pour des concepts qui impliquent une rupture avec la tradition repré­sentativiste de la métaphysique. Ce passage moderne de la métaphysique à l’an­thropologie a été suggéré par Ernst Tugendhat8. Il est renié ou du moins rejeté avec une certaine sévérité par les nouveaux ontologues analytiques. La dispute est d’actualité.

En suivant le chemin wittgensteinien de l’analytique contre différentes formes de platonisme qu’il vise plus encore que l’auteur des Dialogues qu’est Platon, l’on rencontre différentes objections contre la Betrachtungsweise qui désigne, dans sa traduction logico-analytique, cette manière platonicienne de considérer les choses à partir d’une Norme essentielle de l’usage des mots comme si toutes les applications de ce mot étaient d’avance contenues dans cette Norme préala­blement existante; l’image est celle d’une pelote qu’on dévide. Elle dénonce une «image», celle d’un programme comparable à celui d’une machine à calculer. Le sens de l’antiplatonisme de Wittgenstein est vraiment là. Il n’est pas assimi­lable à une destitution de l’Etre, frontale qui prend Platon comme le philosophe à abattre c’est à dire toute la philosophie tenue pour «idéaliste». C’est ce que je réponds à Alain Badiou dans mon Détrôner l’Etre, Wittgenstein antiphilo­sophe?9, en réponse à son livre sur l’antiphilosophie de Wittgenstein10.


5 Je développe ce point à Lecce, le 11 décembre 2019 dans le cadre d’un workshop sur Wittgen­stein et Marx (ici surtout Gramsci via Sraffa). «Praxis» serait pour certains interprètes tels Amarya Sen, attentif à cette relation entre Wittgenstein et Sraffa en particulier, une expression venue de Antonio Gramsci.

6 Wittgenstein, L. Op. cit.

7 Sous ce titre vient de paraître le n° 4 de la Revue de Métaphysique et de Morale en 2019. «Plier le modèle au réel» sous ma direction. Ce numéro rassemble des participations à un séminaire d’hommage à mes travaux portant sur Wittgenstein dans la période de transition (années 1930).

8 Tugendhaft, E. Anthropologie statt Metaphysik. Munich, 2007.

9 Soulez, A. Détroner l’Etre, Wittgenstein antiphilosophe? (en réponse à Alain Badiou). Li­moges, 2016.

10 Badiou, A. L’antiphilosophie de Wittgenstein. Paris, 2009.

Antonia Soulez. Wittgenstein face au platonisme de la signification…

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Wittgenstein déclare fallacieuse cette «méthode platonicienne» parce qu’elle se trompe sur les critères de notre compréhension en prétendant que, quand quel­qu’un échoue à définir un mot, c’est preuve qu’ «il ne sait pas ce qu’il dit avec ce mot en l’utilisant»11. Telle est la «Socratic fallacy». Cette définition rappelle bien sûr la relève socratique des définitions inabouties des notions par les Sophistes. On a pu dire ainsi que Wittgenstein avait quelque chose d’un sophiste car pour lui la méthode de définition d’une notion à l’aide d’une pluralité d’exemples qu’au­cune unité d’essence ne regroupe, n’a rien d’insatisfaisant. Au contraire, et la force de l’exemple est là, les exemples sont pleinement suffisants et n’ont be­soin de rien de plus pour valoir ce qu’ils valent sémantiquement parlant. Mais, comme l’écrit Gordon Baker, c’est moins d’une fallacy socratique qu’il faut par­ler que d’une distortion de la compréhension par Platon. Le problème est l’appli­cation par rapport à la norme d’application. Pour Platon, définir est logon dido­nai concernant la forme du Juste par exemple, modèle idéal et source des applications pour appréhender les choses justes dans le sensible. Wittgenstein dé­place la question pour questionner, dans le domaine du langage, les critères de correction de l’application. C’est un usage wittgensteinien de la définition et de la compréhension d’un concept dans l’usage qui transpose le problème de Pla­ton en problème sémantique de compréhension d’un nom. On n’y arrivera pas en cumulant une explication après l’autre. Il ne sert à rien de rechercher l’expli­candum ultime qui donnera la clef. Mais comme toujours avec les théories qu’il discute, Wittgenstein trouve «intéressante» l’erreur de Platon. Elle lui donne du grain à moudre, mais transposée dans le champ de la philosophie du langage.

Que Frege la reproduise avec sa notion d’ «objet» est ce que l’on a coutume d’appeler le «platonisme» de Frege que Wittgenstein s’est en effet reproché d’adopter dans son premier Traité. Le sens d’un mot ressemble à une Idée platoni­cienne. C’est le point de vue «quasi-ontologique» (ou «-réaliste», Br. McGuinness, cf. plus haut) du Tractatus vu sous l’angle de la critique postérieure de «l’objet». C’est cet héritage «dogmatique», écrit Wittgenstein, qui se trouve dénoncé au § 46 des Recherches. Wittgenstein étend son argument à la critique de la Merkmal-defi­nition réclamant que soient satisfaits des critères d’identité du sens (selon Frege: l’étoile du soir = l’étoile du matin, c’est le «même objet»). La procédure analytique est, dans la déduction, une réduction par laquelle on aboutit à des éléments, utili­sant la définition contextuelle (Frege) et l’abstraction (Russell). J'ai rappelé que Wittgenstein élargissait le contexte propositionnel à celui des formes de vie tandis que la définition par abstraction suppose une théorie des relations.

J'ai rappelé que Wittgenstein procèdait au démontage des illusions analy­tiques contre ses propres «objets» du Tractatus. En s’attaquant à lui-même, à un stade prochain de sa pensée (dès 1929), il montre la voie d’un retournement pra­tique de l’application, en sens inverse de la projection logique. On arrive ainsi à une «philosophie de la praxis» qui est une méthode. Philosopher n’est plus «plier le réel au modèle» qu’on projette verticalement sur lui (sur le modèle ma­thématique d’une «mapping relation» ou «correspondance biunivoque») mais «plier le modèle au réel» comme le fait l’ingénieur par approximation en ajustant «piecemeal» (à petits pas) ses outils (inexacts) au réel fluctuant. Comparable à celle que Ludwig Boltzmann a proposée, la méthode consiste désormais à dé­crire un modèle (par exemple celui physique pour les équations de Maxwell) sans


11 Baker, G. “Plato”, in: G.P. Baker & P.M.S. Hacker, Wittgenstein: Understanding and Meaning. Oxford, 1980, p. 668. Cf. ch. 6.

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nourrir la prétention qu’il concorde avec quoi que ce soit12. La ressemblance se révèle ensuite. On ne «contrefait pas le réel». Il montre ensuite dans quelle me­sure il est correct, mais peut ensuite ne plus fonctionner. En ce sens «nous n’avons plus de système» établi une fois pour toutes.

La manière de vérifier l’énoncé n’est pas d’avance contenue dans sa formu­lation (c’était l’ancienne définition de la vérification). On considère maintenant le langage «du point de vue du procédé qui se conforme à une liste de règles sous tel aspect»13. En faisant ainsi, nous n’approchons pas le réel de trop près sauf de proche en proche. On remarquera ici la problématique de l’aspect qui s’introduit bien avant la philosophie dite dernière des «aspects» fin des années 1940 chez Wittgenstein.

Plus généralement, on ne projette pas des modèles exacts sur le réel qui est lui fluctuant, inexact, aux arêtes non nettes. Il n’est pas de solution d’avance va­lable en toute rigueur pour tous les cas d’une situation dans le monde. Il n’y a que des solutions particulières supposant l’application locale de modèles par­tiellement valables qu’il faudra remplacer par des constructions meilleures. Cet esprit d’ingénieur anti-généraliste propre au mathématicien appliqué s’impose de plus en plus dans la philosophie seconde de Wittgenstein en caractérisant cette «philosophie de la praxis» dont le second Wittgenstein s’est prévalu, selon l’ex­pression qu’il doit sans doute à Antonio Gramsci par l’intermédiaire de son ami Piero Sraffa arrivé à Oxford fin des années 1920 (cf. note 5 ci-dessus).

Citons ces lignes de Robert Musil Journaux II, p. 25:

Je dois d’abord expliquer pourquoi je pense autrement. C’est mon métier d’in­génieur. Quand un maçon qui bâtit une cloison n’arrive pas à poser une brique en longueur, il essaie de lui trouver une place en largeur. La servante en fait autant avec la bûche qui n’entre pas dans l’orifice du poële. Même le chien blo­qué entre deux obstacles par un bâton qu’il tient dans la gueule saura tourner la tête jusqu’à ce qu’il puisse passer. Il semble que ces différentes tentatives, aveugles d’abord, puis systématiques, soient des caractéristiques auxquelles l’humanité doit ses progrès…14

et dans l’Homme sans qualitésUlrich avait eu encore autre chose sur le bout de la langue: une allusion à ces problèmes mathématiques qui ne tolèrent pas de solution générale, mais bien des solutions particulières dont la combinaison permet d’approcher d’une solution générale. Il eût pu ajouter qu’il tenait le pro­blème de la vie humaine pour un problème de ce genre. Ce qu’on appelle une époque… ce large et libre fleuve de circonstances serait alors une sorte de suc­cession désordonnée de solutions insuffisantes et individuellement fausses dont ne pourrait sortir une solution d’ensemble exacte que lorsque l’humanité serait capable de les envisager toutes.15

L’activité du philosophe affirmée dans le Tractatus change donc de sens elle aussi pour devenir une praxis d’emploi des concepts selon une conception anti-théorisante de la philosophie. Elle est davantage en rapport avec la vie de l’usage. Une praxis d’emploi des concepts vaut pour la description de l’usage dans un contexte. Le contexte renvoie à des formes de vie. Le réel est «fluent».


12 Wittgenstein, L. «Dictée ‘Notre méthode’», Dictées de Wittgenstein à Friedrich Waismann et pour Moritz Schlick, T. 1: Textes inédits (années 1930). Paris, 1997, p. 145.

13 Par exemple la perception d’un cube sous l’aspect de la ressemblance, avec le cas construit ou image grammaticale pour trouver des aspects: Dictées de Wittgenstein à Waismann et pour Schlick, Vol. II. Paris, 1997, p. 193.

14 Musil, R. Journaux. Paris, 1981, cité par J-P. Cometti, voir note ci-dessous.

15 Musil, R. L’homme sans qualités, T. I, p. 428 (cit. par Cometti, J.-P. L’homme exact. Essai sur Robert Musil. Paris, 1997, p. 17 et 115).

Antonia Soulez. Wittgenstein face au platonisme de la signification…

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«Activité» est le mot d’un philosophe à «l’esprit d’ingénieur» qui ressemble à un mathématicien ou un artiste appliqué. Les concepts sont des signes au sens de «designs avec dessein»16On appréciera le jeu de mot. Il peut aussi avoir les traits de l’ingénieur social, comme on vient de le voir, dans le genre du mathéma­ticien appliqué musilien ou même du constructionnisme social comme chez le philosophe social et économiste Otto Neurath17. C’était dans l’air à Vienne.

Nous observons ainsi lévolution de trois notions-clefs de la méthode pra­xique de lingénieur philosophe wittgensteinien: «modèle», «réel», «application», qui tous trois ont changé de sens solidairement.

«Modèle» se tient, sous l’influence de Ludwig Boltzmann, à l’opposé de l’Idée platonicienne. Il est un dispositif construit, conventionnel, et provisoire­ment valable.

«Application» s’oppose à projection (comme à la technique de «mapping re­lation» supposant une mise en relation ou correspondance bi-univoque entre deux ensembles d’éléments, un à un). Elle devient l’application d’une mesure au réel, image horizontale de Wittgenstein dont l’image est introduite dans les Conversa­tions avec Schlick transcrite par Waismann dès 192918. L’aspect graduel de l’ap­plication suggère la géométrie approximative et tourne le dos à la science fonda­mentale. Il faut cependant aussi compter avec des éléments de déformation (déformation des règles graduées sous l’effet d’un champ de force). Elle entraîne à construire les bons outils pour traiter d’un problème concret tout en admettant la possibilité que l’expérience se laisse autrement interpréter. Il reste donc un as­pect hypothétique orienté vers l’efficience de lopération à un moment donné, pour les besoins dune construction.

Il s’agit donc de modéliser des techniques d’opérations. Mais «quel marteau forgera le marteau, et sur quelle enclume, l’enclume?» a demandé Spinoza: l'épisté­mogue français Gilles Granger qui cite ici Spinoza mentionne une «application sur elle-même» appelant à une «conscience mécanicienne»19. Cette conscience an­nonce chez Granger, inspiré par la praxis (de la pensée) wittgensteinienne, sa conception ultérieure d’un travail de la pensée en acte de nature bipolaire articulant pour chaque acte de construction (ou création), deux moments: une structuration d’objet comme moment corrélatif d’une activité opératoire. La science que le phi­losophe se doit dinterpréter avance selon cette corrélation objet-opération.

Dans cette perspective de renversement radical (Recherches Philosophiques § 108) s’est produit un «retournement de l’axe de rotation de nos besoins»20 ac­compagné de l’effondrement de la pensée de la présupposition d’un ordre a priori des choses qui est aussi une libération.

Rappelons-nous encore ces mots de Wittgenstein qui suivent la «rupture»:


16 Vogel, J. «Design et sémiotique», Cahiers philosophiques, 2017, No. 150/3, p. 153.

17 Soulez, A. «Neurath», L’Encyclopédie philosophique, publié en janvier 2019 [https://encyclo-philo.fr/neurath-a/, accessed on 21.05.2019].

18 Waismann, F. Wittgenstein and the Vienna Circle. Oxford, 1979.

19 Granger, G.-G. «Pygmalion», in: G.-G. Granger, Formes, opérations, objets. Paris, 1994, pp. 15‒31. (Granger parle d’une «pensée logique» en 1947).

20 Le «besoin est une dimension de la forme de vie sous l’angle humain» (cf. V. Descombes, sémi­naire Wittgenstein, 6 octobre 2018, Sorbonne, dans sa conférence sur le «Surhomme épisté­mique»). Je cite d’après mes notes. La discussion de ce passage § 108 occupe l’introduction II du livre de Cora Diamond, The Realistic Spirit. Cambridge, Mass., 1995, p. 20 sq. La formule frappe de plein fouet l’activité métaphysique d’instaurer les conditions ou requisits philoso­phiques d’une situation de problème.

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Plus nous examinons le langage qui est le nôtre de près, plus violent devient le conflit entre lui et notre «Forderung». Car la pureté cristalline de la logique était bien sûr non le résultat de nos recherches, mais une «Forderung», à savoir

une exigence pesant sur nous nous empêchant d’avancer dans nos investiga­tions. Le conflit devient intolérable. Le requisit est en danger de devenir vide. Nous avons été sur la pente glissante où n’existe aucune friction et où les conditions sont idéales, mais sur laquelle nous sommes incapables de marcher. Or nous voulons marcher: donc nous avons besoin de friction (Reibung). C’est dans l’air trop pur que l’on étouffe, pas ici-bas. «Retournons au sol!» (ma tra­duction. – A.S.).

Quant au «réel», qu’entendre par là? C’est l’institution et non «l’objet», c’est à dire le «donné» dans la vie de l’usage, constitué par l’usage lui-même. L’usage qui est vie, est en effet principalement celui du langage dans l’espace public de la cité. Le réel est celui que nous constituons en parlant. La référence clef est Recherches Philosophiques § 380, à propos du mot «rouge». Le mot «rouge» par exemple, n’a de sens que dans son ancrage institutionnel par rapport à d’autres noms de couleurs. Et non en référence à une entité suspendue en l’air, planant isolément au dessus de l’institution, dans un ciel platonicien. Il n’y a pas de para­digme privé de l’usage d’un nom, pris isolément du langage public.

J’ai ainsi voulu marquer les transformations de sens d’expressions telles que «objet», «application», «réel» sous l’emprise d’une évolution de la pensée de Wittgenstein allant d’une quasi-ontologie des objets comme entités-pôles des faits dans le Tractatus, à une philosophie de la grammaire recherchant la vision d’ensemble ou «Synopsis» – mot de Goethe – des traits de langage explorés comme l’est un terrain ou un jardin botanique de formes de plantes. L’objet est devenu un objet de comparaison dans une méthode comparative d’expressions correspondant à des manières de se représenter les choses ainsi ou autrement dans des formes de vie, d’où l’accent sur les aspects des choses «vues-comme» plutôt que leurs propriétés intrinsèques. Le «modèle» n’est plus celui d’une pro­jection verticale mais une construction provisoire remplaçable par de meilleures représentations conventionnelles. L’«application» Anwendung est devenue une règle (graduée) à mesurer le «réel» de façon approchée, et le «réel» est l’institu­tion fabriquée par l’usage quand nous parlons. Pour Wittgenstein, nous partons de l’usage qui s’institue au fur et à mesure que nous parlons. Nous y contribuons.

Ajoutons une remarque de fond. Quand nous nous référons à des entités ob­jectives comme si elles étaient données davance et devaient garantir nos pra­tiques, cest un abus qui à la limite frise limposture politique. Pourquoi?

Nous nous évertuons à légitimer dans l’après-coup des situations, procédures et décisions techniques qui dérivent de nos coutumes et pratiques par lesquelles tout a toujours commencé. Le «fétichisme objectuel» est la voie royale vers cette imposture que dénonce Aldo Gargani, un grand interprète italien de Wittgen­stein21. La «réification» est ainsi le grand mal sémantique qui en profondeur nourrit la réification sociale. Cet argument de critique politique a le grand mérite de réunir la critique de l'école de Francfort (celle de la réification sociale) et la critique du langage viennoise de nature sémantique (Kraus, Wittgenstein). J’ai évoqué ce parallélisme rarement abordé l’an dernier dans mon séminaire au


21 Gargani, A.G. Le savoir sans fondements. La conduite intellectuelle comme structuration de l’expérience commune. Paris, 2013.

Antonia Soulez. Wittgenstein face au platonisme de la signification…

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Collège International de philosophie, ainsi que dans une conférence à l’EHESS (sur «la Pensée du Diagramme»).

Avec l’évolution de ces trois expressions, au cours de sa pensée toujours en gestation, Wittgenstein n’a cessé d’affiner sa conception de l’activité philoso­phique comme praxis. Il resterait bien sûr à s’interroger sur la nature de cette «praxis», sa dimension technico-sociale mais aussi à approfondir sa portée indi­rectement politique. Ce sera notre prochaine préoccupation.

References

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Витгенштейн и платонизм референции:
антропологический поворот к философии действия

Антония Сулез

Университет Париж-8. University of Paris 8-St Denis. 2 rue de la Liberté, Saint-Denis, 93526, France; Международный колледж философииCollège International de philosophie. 1 rue Descartes, Paris, 75005, France; e-mail: antonia.soulez2@gmail.com

В данной статье осуществляется попытка прояснить позицию Витгенштейна по пла­тонизму, которая истолковывается как 1) аналитическое исследование условий воз­можности осмысленного языка и 2) углубление проблемы, порождаемой иллюзор­ной верой в то, что мы можем ухватить конечные атомарные единицы значения того или иного лингвистического комплекса. Под таким углом рассмотрения Витген­

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Философия и научное познание

штейн предстает критиком онтологии «квазиреализма» (Б. Макгиннесс), проповедо­вавшейся Венским кружком, всё еще находившимся в соответствующий период под влиянием «Логико-философского трактата», и близкой логическому атомизму Рассе­ла. Не удивительно, что позднее и собственный «платонизм» Витгенштейна в его фрегевской версии стал объектом его же критики, проводившейся в рамках антропо­логической установки и связанной с ней масштабной самокритики за веру в ре­альность референциальных сущностей или «объектный фетишизм» (по А. Гаргани). Этот антропологический поворот не нашел поддержки у читателей, ориентирован­ных на поиск логической истины и иные строгие эпистемологические стандарты. Несмотря на это, для «философии действия» (philosophy of praxis) он, тем не менее, обладает рядом интересных особенностей, которые рассматривают «формы жизни» в качестве основы той критической грамматики, которую можно использовать в по­литических целях. Артикуляция этих особенностей нередко казалась сомнительной многим социальным теоретикам сначала во Франкфурте, а затем и во Франции (см., например, критические рассуждения Алана Бадью о Витгенштейне). Однако на данную артикуляцию можно посмотреть и иначе, а именно как на новый и много­обещающий способ сравнения Франкфуртской и Венской школ применительно к их воззрениям на общественное действие (social praxis).

Ключевые слова: язык, онтология, платонизм, аналитическая традиция, значение, модель, реальное, приложение, аспект, аппроксимативная геометрия, праксис

Для цитирования: Soulez A. Wittgenstein face au platonisme de la signification: le tour­nant anthropologique vers une philosophie de la praxis // Философский журнал / Philoso­phy Journal. 2019. Vol. 12. № 4. P. 5‒14.

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